mardi 15 juin 2010

Gaullisme et centrisme, drôle d'association

La déroute des régionales pour les familles du Centre a eu un premier effet bénéfique : le Centre et ce qu'il peut signifier redevient un objet de débat. L'hérétique a d'ailleurs écrit un billet, selon moi, fort juste sur l'ADN centriste. Il m'a toujours semblé spécieux de réduire le centre à un positionnement, une localisation et non pas à un contenu positif. Jean-François Kahn fait partie des tenants de la première alternative. Il en tire une conséquence curieuse dans un de ses derniers billets où il assimile le gaullisme à « un vrai centrisme, tout sauf mou », par sa volonté « de subvertir les vieux clivages » (1).

Je peux concevoir ce qu'il y avait de neuf dans la tentative gaullienne de briser le système partisan de la IVe République. De là à la qualifier de centriste, il y a un pas que je ne franchirai pas. Les gaullistes, et De Gaulle en tête, n'ont jamais revendiqué cette étiquette, et pour cause, ils se voulaient au-dessus des partis. Cependant, l'Union démocratique du travail de Capitant, Hamon, Grandval ou Vallon, se réclamait du « gaullisme de gauche ». Le premier gouvernement du général comprenait des membres du MRP et du CNIP dont Pinay lui-même. Après 1962, la majorité gaulliste comptait dans ses rangs les républicains indépendants. Peut-être que le gaullisme ne peut se réduire à la droite, mais c'est là que se situait son centre de gravité et la majeure partie de son électorat.

Doctrinalement, si l'on excepte « l'idée participative », qui s'avère assez tardive, les deux autres idées-forces dans la pensée gaulliste relevées par Jean-Paul Cointet dans le Dictionnaire dirigé par Sirinelli (2) sont l'idée d'une France indépendante et l'encadrement de la nation par des institutions républicaines légitimées par le plus grand nombre. Dans les faits, à partir de 1958 elles se traduisent par un « nationalisme modéré » et un État fort. La première explique le conférence de presse ignominieuse du 15 mai 1962 où le Général assimile les partisans de l'Europe supranationale à des « apatrides » adeptes de l'espéranto ou du volapuk intégré. La deuxième, une pratique du pouvoir très particulière, qui relève plus de la droite bonapartiste que de la modération ou du respect des corps intermédiaires défendus par le Centre.

Il est même plaisant, en lisant Serge Berstein (3), de voir comment la pratique du pouvoir gaullienne préfigure la soi-disant hyperprésidence sarkozyste. Ainsi pour De Gaulle, il n'y a de « domaine qui soit ou négligé, ou réservé », se mêler de tout était consubstantiel à sa fonction. Dès 1958, il double le gouvernement par un « supercabinet » d'une cinquantaine de conseillers sous la direction de Geoffroy de Courcel puis de René Brouillet. Le Premier Ministre doit se réduire à de simples tâches d'exécution. « Certes, il existe un gouvernement « qui détermine » la politique de la nation ». Mais tout le monde sait attend qu'il procède de mon choix et n'agisse que moyennant ma confiance » peut-on lire dans les Mémoires d'espoir. Tout chef de gouvernement susceptible de faire de l'ombre à la présidence est ainsi démis que ce soit Michel Debré en 1962 ou Georges Pompidou en juillet 1968. Le conseil des ministres est réduit à une simple chambre d'enregistrement. Antoine Pinay perd son ministère pour avoir osé demander des éclaircissements sur la politique étrangère de la France. Les ministres sont régulièrement convoqués à l'Élysée sans le premier d'entre eux pour traiter directement avec le chef de l'État. Le parlementarisme a été circonvenu constitutionnellement : l'Assemblée ne contrôle plus son ordre du jour, ni son calendrier, ses initiatives en matières budgétaires sont bridées... sans oublier le 49-3 ou la possibilité gouvernementale de légiférer par ordonnances. Enfin la seule fonction du parti majoritaire « doit se borner à soutenir inconditionnellement le gouvernement, la principale qualité attendue de ses membres, qu'ils soient ou non parlementaires, étant la discipline » selon Jacques Richard lors des assises nationales de l'UNR en 1961.

Ce deuxième aspect invalide définitivement, selon moi, la définition du gaullisme (historique) comme d'un centrisme. Il n'est que l'expression d'une autre droite (bonapartiste si l'on suit René Rémond), statolâtre, autoritaire, obsédée par le chef providentiel. Aussi, j'éprouve une bizarre sensation d'altérité lorsque certains centristes annoncent leur volonté de suivre Dominique de Villepin alors que ce dernier se réclame du gaullisme.

Jean-François Kahn a critiqué le mode de fonctionnement de la présidence Sarkozy... il me paraît donc très curieux de lire sous sa plume des propos aussi favorables au gaullisme qui en a initié et illustré de nombreuses tares (et je n'ai même pas parlé de la modification constitutionnelle de 1962).

Il y a donc une confusion dans ce qui relève du « dur » et du « mou ». Il y a une différence entre défendre des positions tranchées et des pratiques politiques autoritaires. Si le centrisme français est apparu comme mou, c'est par manque de clarification programmatique, de références doctrinales solides. Si le gaullisme jouissait véritablement de ces qualités, aurait-il pu laisser se développer des interprétations aussi variées que celle de l'UDT ou d'un Jacques Soustelle ? Aurait-il fini comme un énième avatar du libéral-conservatisme ? Jean-François Kahn hésiterait-il dans son billet entre le gaullisme héroïque sans grand contenu politique de l'appel du 18 juin et le gaullisme à l'épreuve du pouvoir, présidentialiste et conservateur.


  1. [Son blog n'étant plus disponible, je reproduis une partie du billet en question : « Car le gaullisme fut cela aussi : une tentative de subvertir les vieux clivages, tentatives elles-mêmes subverties par ceux qui en instrumentalisèrent la promesse et la spécificité pour l'offrir à la vieille droite sur un plateau. Ce que la social démocratie blairiste a été au socialisme, le RPR le fut en quelque sorte au gaullisme. Le gaullisme représenta, dans les années 60, un vrai « centrisme ». Tout sauf mou. Il se heurta, certes, à une opposition de gauche que su rassembler et incarner François Mitterrand, mais aussi à une forte opposition de droite, haineuse, parfois assassine, au sein de laquelle se côtoyaient les orphelins du pétainisme, les nostalgiques du colonialisme, les atlantismes à tous crins et les libéraux les plus dogmatiques. »] Blog de JFK à nouveau disponible en début d'après-midi.

  2. SIRINELLI J.-F. (dir.), Dictionnaire historique de la vie politique française au XXe siècle, PUF, Paris, 1995, pp.524-529 pour l'article « gaullisme ».

  3. BERSTEIN S. et WINOCK M. (dir.), La République recommencée de 1914 à nos jours – Histoire de la France politique tome IV, Seuil, Paris, 2008, pp.389-443 sur le système politique gaullien.

vendredi 28 mai 2010

Euro 2016 : des coûts mais quels gains ?

La France vient d'obtenir l'organisation de l'Euro de football en 2016... mais, finalement, cela est presque accessoire. Ce n'est pas ce résultat qui m'a interpellé, mais le raisonnement (si ce n'est pas un bien trop grand mot en l'occurrence) tenu par un journaliste d'Europe 1 ce matin.

À partir de la huitième minute, on nous explique qu'organiser cette compétition est nécessaire car elle va permettre de construire quatre stades et d'en rénover sept pour la modique somme de 1,7 milliards d'euros (connaissant les habitudes françaises, je suppose que ce chiffre constitue un minimum). On pourrait gloser à l'infini sur le rapport coût/gains, sur l'opportunité de telles dépenses que d'aucuns pourraient juger somptuaires en période de crise, sur la faiblesse des retombées générées par de tels événements, sur le bénéfice très discutable retiré par les collectivités territoriales.

En ces temps de relativisme, cela ferait long feu. Ce qui m'a chatouillé les oreilles réside dans la fin de l'argumentation : il faut investir dans les stades car l'endettement des clubs français dépassent les cent millions d'euros. La construction de nouvelles infrastructures est nécessaire pour produire de nouvelles ressources et permettre aux clubs impécunieux de survivre ou, du moins, de ne pas se serrer la ceinture. Or, pour moitié, les dépenses des clubs proviennent de leur masse salariale. Ce n'est pas que j'aimerais ressusciter un vieux troll sur la pertinence de salaires très élevés dans le football professionnel de haut niveau, mais tout de même... D'un strict point de vue pragmatique (je dirais même matérialiste), c'est une activité qui, semble-t-il, n'est pas rentable, ni même à l'équilibre. Pour ce journaliste, il était évident que la collectivité (vu leur endettement, ce ne sont pas les clubs qui vont mettre la main à la poche... elle est déjà percée), devait très largement investir dans un moment inopportun... in fine pour combler les trous creusés par une politique salariale démentielle...

Les entreprises de BTP et les fans de football doivent être contents. Pour le reste...


PS : je sais que le dernier lien relève presque de la mauvaise foi, mais finalement, n'est-ce pas le salaire en question qui est caricatural ?

vendredi 14 mai 2010

À la recherche de « l'oiseau rare » du Centre

On attend toujours l'ouvrage de Jean-Louis Bourlanges (La tragédie du Centre qui devait paraître chez Plon à l'automne dernier), mais l'ancien député européen distille de temps à autre quelques analyses, souvent stimulantes.

Comme je l'ai fait remarquer à Bob, je regrette le titre donné à cette entrevue : Bayrou n'est qu'un élément parmi tant d'autres...

Pour ma part je retiens surtout la réaffirmation d'un credo centriste articulé autour d'un fédéralisme européen rénové (de quoi faire un autre billet) et la volonté de réformer la France. Il est tout de même malheureux que dans ses quatre pages consacrées à l'Europe, le projet humaniste tourne autour du pot, évoque les symboles, un Fonds Monétaire Européen, un Président de l'Union élu, mais, en bon bol d'eau tiède politique, refuse de parler ouvertement d'Europe fédérale.

Pour ce qui est du cancan centripète, la critique est cinglante à l'égard des trois figures de proue de cette famille politique de Bayrou à Borloo en passant par Morin... Sans doute lucide, mais guère porteur d'espérance...

samedi 8 mai 2010

Demos et Kratos en Europe – Revue de Commentaire

La crise grecque, ou plutôt la crise de la zone euro, fait apparaître sous un jour nouveau la faiblesse de l'intégration européenne, son caractère profondément bancal. Jean Arthuis (parmi d'autres) l'a reconnu en réclamant « un bond qualitatif politique en matière de coordination et d'autorité ». Ce communiqué de presse entre en résonance avec l'article de Tommaso Padoa-Schioppa « Demos et Kratos en Europe » paru dans le numéro 129 de la revue Commentaire (pp.99-107). L'ancien ministre de l'Économie et des Finances italien se livre à une analyse intéressante du projet européen, de ses finalités et de ses faiblesses actuelles (1).

La critique lancinante à l'encontre de la construction européenne se base, pour l'essentiel, sur son manque de démocratie. Pour ses détracteurs, seuls les États-nations peuvent être les dépositaires de la souveraineté d'un demos nécessairement national. En partant de ce postulat, l'auteur tente de revenir à la racine de ce qui fonde les gouvernements.

Selon lui, les limites authentiques d'un État sont rationnelles :

« Un gouvernement est nécessaire lorsque des besoins, des buts, des exigences communes à plusieurs personnes peuvent être atteints uniquement à travers des décisions, des actions et des ressources elles aussi communes ».

Or, les besoins des Européens excèdent les capacités de leurs gouvernements nationaux, qui demeurent pourtant les détenteurs principaux du pouvoir. Les dernières crises nous en donnent une illustration éclatante.

Dans le même temps, il oppose deux conceptions du demos : le demos-de-la-raison qui procède de sa vision de l'État et celle romantique, du demos-du-cœur. Sa préférence va à la première, car in-fine, la seconde revient à estimer que seule l'anarchie serait appropriée pour définir « les rapports entre des êtres humains qui ne sont unis par aucun lien affectif ou seulement culturel ou coutumier ». Il aboutit donc à l'idée d'un gouvernement décliné au pluriel le « long d'une échelle verticale de l'inclusion des cercles de plus en plus amples d'êtres humains auxquels chacun d'entre nous appartient ».

Son analyse du pouvoir (kratos) le conduit à pointer une tension fondamentale : « les gouvernants doivent être choisis par les gouvernés, mais ils doivent ensuite gouverner ceux qui les ont choisis ». Si le second syntagme pointe le degré nécessaire d'autonomie du gouvernant par rapport aux gouvernés, le premier invite à se pencher sur la thématique de l'intérêt général. Tommaso Padoa-Schioppa, en partant du principe que les biens publics appartiennent au Demos, l'intérêt général est assimilé à un intérêt particulier de tous et non pas l'intérêt d'un tiers qu'il soit l'État, la patrie ou la nation. Ainsi, l'achèvement de la démocratie consisterait en un gouvernement « choisi librement par son Demos et (...) doté du Kratos nécessaire pour gouverner la res publica. »

Dans la dernière partie de l'article, il confronte sa théorie à la situation européenne qu'il juge foncièrement contradictoire : « L'Europe a des missions possibles, mais on lui refuse le Kratos ; les États ont du Kratos, mais les missions qui leur sont attribuées sont en partie impossibles ». Pourtant, le demos-de-la-raison existe de fait, la res publica européenne s'est élargie bien au-delà de la seule paix et les différents textes qui charpentent l'Union énumèrent les biens collectifs : « sécurité, droits humains, liberté de circulation des biens et des personnes, protection de l'environnement, stabilité et solidarité économique »... La Constitution européenne définit une démocratie parlementaire, du moins, si on envisage les institutions supra-nationales, qui souffrent cependant d'un manque de pouvoir « d'une capacité à décider et des moyens pour mettre en œuvre les décisions ». Plus que tout autre chose, ce défaut explique que le demos-de-la-raison européen ne se reconnaisse pas encore comme un demos -du-cœur. Cette carence revient essentiellement selon l'auteur au Conseil de l'Union, institution intergouvernementale où s'applique souvent la règle de l'unanimité. Il n'est pas un « organe collégial » mais « une table de négociation sur le mode classique des relations internationales ». Conclusion : « l'Europe est inachevée et pour cela, aussi pour cela, nos démocraties sont malades ».

J'interprète la fin de cet article (pp.106-107) comme un appel à un nouveau fédéralisme européen. La nécessité rationnelle de l'intégration communautaire est établie, l'expérience historique des siècles passés ont montré que les demos-de-cœur s'avérait postérieur au gouvernement politique et au demos-de-la-raison, même si la réalité des populations européennes prouve déjà leur très grande proximité. Il n'empêche « l'existence d'un Demos-du-cœur est une chose, la conscience de celui-ci en est une autre, et la capacité à transformer cette conscience en action politique encore une autre. » Le réveil des nations s'oriente vers la désagrégation (la Belgique n'en donne-t-elle pas à l'heure actuelle un exemple saisissant).

« La mémoire des horreurs des guerres du passé se dissout. Et l'Europe apparaît souvent à la génération Erasmus comme un bâtiment déjà construit et déjà habité pacifiquement, qui ne nécessiterait aucun travail d'achèvement ou d'entretien. Cette génération ignore souvent que l'Europe apparaissait de la même manière à ses arrière-grands-parents en 1914, avant que le coup de pistolet de Sarajevo ne les réveille brusquement. Pour cette génération le ressort doit être la passion civique, la passion de la démocratie achevée ».

Cette conclusion mériterait une analyse complète au même titre que le rapport entre état et société, mais il me semble que les huit pages de Tommaso Padoa-Schioppa ont le mérite de réaffirmer une vision fédérale, à l'heure où l'euro-scepticisme le dispute à l'euro-mollesse.


(1) Ce qui suit n'est, bien évidemment, que ma lecture tout à fait subjective de cet article.

mercredi 14 avril 2010

La tragédie achevée (3) - Je veux peindre le Centre une mère affligée

D'Aubigné me pardonnera ce vilain plagiat. En novembre dernier, j'écrivais un long billet sur la double-tragédie du Centre. Les régionales ont illustré son dénouement : les deux mouvements qui se sont constitués en 2007 sur les décombres de l'UDF ont échoué et pour l'instant, ils n'ont pas prouvé qu'ils avaient saisi les enjeux pour leur famille politique. Les discours et autres conseils nationaux d'après-scrutin se complaisent dans le déni des réalités.

A tout seigneur, tout honneur, je commencerai par mon ancien parti le Mouvement Démocrate. La conférence de presse de François Bayrou présentait un contraste saisissant entre le propos assez grandiloquent sur l'état de la France et le caractère microscopique (microcosmique si j'osais le néologisme) d'un ajustement dans l'appareil partisan. Le livret orange réduit à un bol d'eau tiède, la désorganisation du mouvement, le départ de CAP21 (ce qui signe l'échec de la nouvelle structure pour élargir sa base électorale), tout sera réglé par la nomination d'un secrétaire général inconnu... Peut-être Marc Fesneau est-il quelqu'un de compétent, mais créer un nouveau poste alors que les secrétaires nationaux thématiques ne sont toujours pas désignés ne paraît pas spécialement adapté.

Sa première interview me laisse, au surplus, dubitatif. Pêle-même, on le voit donner des leçons de constance (trois stratégies en trois ans, en effet le MoDem est un parangon de constance...), affirmer la filiation entre l'UDF et le MoDem (pourquoi ne l'a-t-on pas entendu plus tôt ?), affirmer que les régionales ne constituait qu'un accident (ce n'est que le quatrième revers en autant de scrutins... j'y vois plutôt une confirmation), que le Mouvement est relativement neuf (j'ai déjà donné mon avis là-dessus) ce qui excuse ses errements (mais bizarrement la même jeunesse est un élément à charge pour le Nouveau Centre) et qu'il n'y a pas d'élections majeures dans les deux ans à venir (après avoir perdu les députés, les maires, la moitié des eurodéputés, les conseillers régionaux, le Mouvement peut perdre ses derniers élus sénateurs et conseillers généraux...). Si la langue de bois sur les départs fait partie du jeu politique, rien de nouveau sous le soleil par ailleurs.

Sur l'autre rive, le propos est plus riche, mais tout aussi contradictoire. Avant les régionales, Hervé Morin s'était fendu d'une déclaration affirmant que le Centre était reconstruit (voir l'actualité du 20 janvier 2010 Pour Hervé Morin «l’étape de la reconstruction» du Centre est terminée). En fait de reconstruction, les régionales ont été aussi calamiteuses. Ce scrutin n'a pas permis au NC de se faire connaître et pour cause... une nouvelle fois il ne s'est pas présenté sous ses propres couleurs. Il y a même quelque chose de pathétique à le voir systématiquement, avant les élections, annoncer sa volonté d'indépendance au premier tour pour finir dans le giron de l'UMP, quelles que soient les avanies aux quelles il est soumis (exemple parmi tant d'autres en Vendée). Ainsi, toutes les déclarations sur la présentation de liste NC passent pour de vaines rodomontades. L'UDF d'aujourd'hui ? Non, de simples supplétifs de l'UMP tout juste bons à rajouter un logo de plus sur les professions de foi. Mais, le déni est aussi puissant qu'au MoDem... Lors de son dernier conseil national, Hervé Morin a même affirmé qu'il avait eu raison et que sa stratégie était une réussite.

Or, l'ensemble des partis centristes se situent à un étiage électoral particulièrement bas. En définitive, le Centre est tombé dans le piège patiemment construit par le RPR/UMP. Le MoDem a échoué en se positionnant comme une seconde opposition, à trop singer la gauche, les électeurs ont préféré l'original. Le Nouveau Centre n'est pas parvenu à incarner le centre-droit en confondant alliance et vassalisation. Un élément majeur, qui explique ce double-échec, réside dans l'atomisation de la famille centriste : divisée elle n'atteint pas la masse critique pour faire figure d'interlocuteur sérieux.

J'ai cru que l'appel du 25 mars marquait une inflexion, que constatant leur échec, les centristes allaient chercher à se réunir. Mais non, les uns s'enferrent dans un discours de la vertu, les autres dans celui de l'allégeance. Bayrou a relégué ce projet au rang de manœuvre (mais comment appeler la soudaine ressortie de la stratégie de 2007 ?) et les propos de Morin attestent une signification très particulière de ce qu'il appelle l'indépendance. Il a, semble-t-il, oublié que le projet de l'UDF depuis 1978 a toujours été de concurrencer la droite gaullo-conservatrice, pas d'en être la mouche du coche. Le propos de Jean Arthuis est plus nuancé, plus proche de la voie stratégique d'un centre indépendant telle qu'elle avait été évoquée par Jean-Louis Bourlanges. Le passage demeure étroit. S'il est douteux que le RPR/UMP accepte la reconstitution d'un réel pôle central après avoir bataillé pendant un quart de siècle pour l'éliminer, un centre-droit allié mais non pas subordonné peut constituer une première étape dans une véritable refondation centriste.

Encore faut-il faire les bons choix. L'appel du 25 mars fait état d'une fusion alors que le projet initial était de reconstituer une grande confédération. On peut comprendre l'intérêt du Nouveau Centre. Il peut changer de nom. Il ne s'est pas imposé dans l'opinion publique. Il peut aussi se refaire une virginité médiatique à peu de frais. En revanche, cela paraît curieux pour l'Alliance centriste. La structure est jeune, en cours d'organisation... Même s'il s'agit d'un petit parti, ses adhérents ont fait un choix différent des néo-centristes. Si ce rapprochement peut aboutir à une fusion des composantes, le faire de manière précipitée reviendrait à sacrifier son originalité, ouvrir la porte à une simple mise à jour du Nouveau Centre et donc à l'échec du projet.

Je pensais qu'une déroute électorale provoquerait une remise en cause des leaders centristes et la prise de conscience du délabrement de cette famille politique. La déroute a eu lieu... pour le reste, rien n'est moins sûr...


jeudi 25 mars 2010

La tragédie achevée (2) - Tout va très bien, le MoDem est centriste

Observer les stratégies du Mouvement Démocrate après la déroute avait quelque chose de fascinant. Déni des réalités, amnésie sélective et recherche du bouc émissaire. De remise en cause réelle et profonde, il n'y en aura point comme après les européennes. François Bayrou ne s'est pas honoré par sa déclaration sur la vérité qui demeure même si elle est minoritaire. Quand on est démocrate, il faut entendre ce que disent les urnes et saisir la nuance entre la minorité et l'insignifiance...

Première conséquence de ces élections : Corinne Lepage a officiellement démissionné et quitté le Mouvement. La curée a été immédiate puisque pas moins de trois vice-présidents (Jean-Marie Vanlerenberghe, Jacqueline Gourault et ce très cher JLB trop content de s'arroger le monopole du discours écologiste du MoDem) se fendaient de déclarations diverses pour dénoncer la félonie de la présidente de CAP21, tout juste venue au MoDem pour récupérer un siège. Il y a quelque chose d'indigne dans ce traitement. En Italie, l'UDC a dû faire face au départ de son chef de file aux européennes, Magdi Cristiano Allam, quelques mois avant les prochaines régionales. La déclaration de Pier Ferdinando Casini avait autrement plus d'élégance.

Au MoDem, pour un départ de cette importance, on a diligenté des porte-flingues faire le sale boulot, porter le discrédit sur une figure qui a incarné le parti et la traîner dans la boue. Dans ce mouvement aussi centré sur la personne de son président (omniprésent durant la campagne alors qu'il n'était pas candidat), François Bayrou est resté silencieux. Je l'ai connu plus modéré et plus soucieux de préserver l'avenir. Il ne s'agit pas, ici, de faire de la démissionnaire une colombe vertueuse. La création de Terre Démocrate, selon le même chemin qui a conduit à la formation de CAP21, indiquait clairement quelle était son optique. Corinne Lepage a sans doute trop attendu pour clarifier les choses, ce qui n'a pas peu contribué à donner une mauvaise image de sa formation tantôt candidate avec Europe Écologie, tantôt avec le MoDem lorsque l'alternative n'était pas possible. Cependant, les dissensions avec CAP21 ne sont pas neuves. Dès son congrès de 2008, de nombreuses voix se sont élevées pour mettre un terme au partenariat. C'est Corinne Lepage qui a maintenu l'unité, alors qu'elle aurait très bien pu obtenir une place éligible chez Cohn-Bendit. Il n'y a pas donc pas que du calcul bassement politicien dans le comportement de l'ancienne ministre.

Deuxième conséquence. Ce départ ouvre une nouvelle piste de réflexion : à quoi la création du MoDem a-t-elle bien pu servir ? Initialement, l'UDF avait été jugée trop à droite (en oubliant un peu rapidement le congrès de Lyon), trop marquée par son histoire pour accueillir efficacement les nouveaux militants. Sans CAP21, que reste-t-il des nouveaux venus si ce n'est quelques anciens cadres verts en rupture de ban ? Fallait-il faire un nouveau parti pour cela ? Surtout quand on voit leurs résultats.

En effet, le déni devant certaines réalités interroge la lucidité de ceux qui appartiennent au Mouvement. Quelle région a enregistré pour la deuxième fois consécutive le plus faible score métropolitain du MoDem ? Provence-Alpes-Côte d'Azur. Lors des Européennes, Jean-Luc Bennahmias ne faisait dans la région sud-est que 7,5 %, 6 % dans les Bouches-du-Rhône, signe de l'excellence de son implantation. Son amie (et ancienne verte qui n'a rejoint le MoDem que pour les élections municipales de 2008) Catherine Levraud a réalisé 2,5 % le 14 mars. On pourrait ajouter le cas de Yann Werlhing qui réussi un tour de force en ne faisant que 4 % dans la région la plus centriste et la plus écologiste de France (pour un écologiste dans un parti « centriste », rien que de très normal). Or, personne n'a soulevé la nullité des scores des membres d'Écologie et Démocratie. C'est à peine si on a remarqué que les « meilleurs » scores (Bretagne, Basse-Normandie, Aquitaine) avaient été réalisés par d'anciens UDF dans des secteurs où l'électorat centriste traditionnel était plus fort. La réciproque s'avérait pourtant évidente.

Le cas de PACA mérite que l'on s'y attarde. Si on étudie les déclarations post-déroute (dans la Provence du 15 mars 2010), on est confondu devant la langue de bois employée (est-ce cela faire de la politiquement autrement ?) :

« Je n'ai eu que deux mois pour me faire connaître, ce qui est difficile quand on est un parti jeune et qu'on a pas assez de réseau. Il faut du temps et nous en avons manqué ». (Catherine Levraud)

La candidate explique que son manque de notoriété est en cause. Cela aurait du sens si son score dans la ville où elle a été conseillère municipale de 2001 à 2008 et candidate à la mairie en 2008 n'était pas aussi faible : 2 %. De même la jeunesse du parti a de quoi faire sourire. Il ne serait pas aussi jeune dans les Bouches-du-Rhône, si certains ne s'étaient pas évertués à détruire tout ce qui existait pour prendre le contrôle de la fédération. En outre, l'argument ne tient pas : l'AEI ou la Ligue du Sud qui sont encore plus jeunes ont fait aussi bien. Enfin, où est la cohérence à invoquer la brièveté de la campagne lorsque JLB ne cesse de ressasser que la décision se fera dans les trois dernières semaines (cf. Lettre du Démocrate n°23 : « Il reste trois semaines de campagne, les électeurs n'ont pas encore fait leur choix, à nous d'être performants ») ?

« Ce fut tout de même une belle campagne » (Christophe Madrolle)

Y aurait-il une faille dans le raisonnement ? Si tout devait se faire dans les trois dernières semaines et que le MoDem a fait une belle campagne, comment expliquer ce résultat désastreux dans une région dirigée par un UDF jusqu'en 1995 ? Je n'ai suivi que de loin la campagne MoDem, mais à Marignane (le MoDem avait fait 6 % lors des dernières municipales avec de tous petits moyens), elle s'est limitée à un seul tractage sur un marché par quatre personnes (la candidate marignanaise, sa fille et deux autres personnes). Il a fallu attendre le jeudi précédent le scrutin pour que les panneaux électoraux arborent les affiches oranges. Si on ajoute à cela la lumineuse idée de faire un pique-nique à Marseille début mars (il faisait froid et il pleuvait ce jour-là), on peut en effet parler d'une "belle" campagne... On lit souvent dans la blogosphère MoDem des propos très rudes à l'encontre des anciens UDF. Force est de constater que les anciens Verts ne font guère mieux, sinon pire.

Enfin, troisième conséquence : le retour du centre. L'amnésie sélective a trouvé un porte-parole : Robert Rochefort. L'homme m'est sympathique et j'ai souvent trouvé son discours intelligent. Mais sa tribune dans le Monde laisse par moment songeur. A-t-il oublié ce qui s'est passé depuis 2007 ? Comment peut-on écrire comme si de rien n'était « Eh bien nous sommes au centre, et nous y restons. » L'article de François Bayrou expliquait déjà en 2007 que le mot même de centre « consacre en même temps d'une certaine manière la prééminence de cette logique droite-gauche » [Commentaire n°119, p.721] avec laquelle il voulait rompre [voir le commentaire de Thierry P. qui cite le discours de Villepinte]. Durant toute la période où j'ai été militant actif du MoDem, on m'a expliqué (notamment JLB) que le centre, c'était fini. Que le Mouvement était alternatif, que le centre, c'était la droite. Que le MoDem dépassait les clivages en étant simplement démocrate. Dans la presse, les mêmes ont affirmé que les seuls partenaires du parti orange était à gauche. Soudainement Robert Rochefort redécouvre le goût du PS pour « l'accroissement de la fiscalité et le centralisme étatique ». N'a-t-il pas entendu le discours de Marielle à Marseille ? Ou plutôt, serait-ce que la vice-présidente du MoDem aurait mesuré l'étendue de son erreur estivale ?

Cette palinodie semble, en effet, avoir été décidée en haut lieu puisque Marielle de Sarnez elle-même dans un texte publié le 24 mars affirme la nécessité d'un « centre authentique ». Après avoir refusé le terme de centre, parler d'arc central, de centre progressiste, de centre humaniste, voilà le centre authentique. Après tout, de mon point de vue, cela dénote une évolution dans le bon sens, mais cette prise de conscience apparaît bien tardive. Il en a fallu du temps pour comprendre que « l’alliance rouge/rose/verte s’est reconstituée ». Cela en dit long sur le pertinence du rassemblement de Peillon que certains soutiennent encore (plus pour longtemps ?).

Les électeurs provenant de la gauche sont partis depuis 2007, CAP 21 n'est plus que virtuellement une structure associée, en dehors de Bennahmias, le MoDem n'a rien apporté de neuf par rapport à l'UDF, au contraire, la cohérence doctrinale de l'ensemble a reculé et l'image est devenue calamiteuse au fil des revirements, des défaites . S'il est, maintenant, au centre, ce n'est pas l'invocation systématique et creuse à un prétendu humanisme qui pourra lui donner un contenu valide, surtout dans un contexte d'atomisation de cette famille politique qui s'est globalement traduit par sa disparition électorale. 

Le MoDem est, peut-être, au Centre, faute de mieux, mais le Centre a, pour l'instant, disparu.


mardi 23 mars 2010

La tragédie achevée ? (1) - Le centre-gauche n'existe pas

En novembre dernier j'écrivais que le Centre en France risquait de disparaître soit par insignifiance électorale, soit par assimilation à l'un des deux pôles... Les élections régionales ont montré la validité de cette alternative. Le Centre a disparu du débat électoral. État des lieux qui s'étalera sur plusieurs billets.

Pour la quatrième fois, le parti de François Bayrou a raté une élection (et de quelle manière), ce qui est d'autant plus cruel pour le parti le plus régionaliste de France... Adieu l'implantation locale de l'UDF. Après la disparition du groupe parlementaire, après le recul des mairies centristes (en dehors de quelques alliances avec l'UMP), après la division par deux du groupe d'eurodéputés, la disparition des conseillers régionaux achève d'anéantir l'existence d'élus démocrates, puisqu'il y a fort à parier que les prochaines sénatoriales seront meurtrières pour le groupe Union Centriste. Je ne parle pas des cantonales... les résultats lors des scrutins partiels étaient tellement faibles que le MoDem a décidé de ne plus y participer depuis cet automne... Un succès pour ceux qui voulaient représenter le troisième parti de France.

À moins de considérer le MoDem comme un parti régional aquitain, cette débandade généralisée montre la faillite des options choisies rue de l'Université depuis 2007. Lors des Européennes de l'été dernier, il apparaissait clairement que François Bayrou perdait l'électorat de centre-droit sans le remplacer. Le blog Barrejadis a essayé de prouver le contraire par une méthode de calcul qui ne m'a pas convaincu. Force est de constater que le MoDem n'a quasiment plus d'électorat. Après quatre scrutins qui ont été autant d'échecs grandissants, il serait bon d'en tirer les conclusions.

Au premier rang des erreurs majeures : la réunion de Marseille, l'été dernier. Elle a coûté très cher à plus d'un titre. Les thuriféraires de la cause orange argueront du fait qu'être démocrate conduit à parler avec tout le monde... Ce serait nier les évidences. Le courant du PS qui l'organisait (l'espoir à gauche) s'était signalé par sa volonté de constituer une alliance au-delà de la gauche traditionnelle. Cette réunion a accouché d'une pseudo-organisation : le rassemblement social, écologiste et démocrate. Marielle de Sarnez, le père Joseph de Bayrou, brosse lors de cette réunion un panégyrique des valeurs qui rapprochent les Démocrates de la gauche. Lors des municipales partielles, le MoDem s'est allié à la gauche. Un vice-président et un secrétaire du Conseil national se répandent pour expliquer que le changement est en marche (comprendre une alliance gauche-MoDem). Et dans la foulée, on annonce qu'il ne peut y avoir d'alliances avec la droite sous quelque forme que ce soit. Si on essaie de faire preuve d'un tant soit peu de lucidité, on est forcé d'admettre que pour l'électeur de base, le message était clair : le MoDem marchait à gauche.

Or, la volonté initiale de Bayrou consistait à attirer les déçus de la gauche. Ici, il fallait que le MoDem s'aligne sur l'axe rose-vert. De tergiversations en atermoiements, la gauche a accusé une fin de non-recevoir aux différentes mains tendues par le MoDem... L'accepter aurait conduit à sacrifier leur « pureté » politique alors que le scrutin à deux tours leur permettrait de recueillir l'électorat « démocrate » sans avoir à offrir des places. Le piège s'étant refermé, l'image du mouvement était troublé sans avoir pu obtenir le soutien de la gauche, seule alliée déclarée fréquentable. Devant l'impasse, nouvelle acrobatie en 2010 : le MoDem sera un parti autonome aux deux tours, alors que les sondages ne lui prédisent que 5 % des suffrages. Une fois de plus, le Mouvement Démocrate censé rompre avec les impasses du centrisme incarnait avec force l'une de ses plus fréquentes tares : le syndrome de la girouette. 

En accueillant des déçus de la gauche plurielle, les démocrates ont cru pouvoir incarner de centre-gauche, mais cela n'existe pas en France. La gauche française a la particularité d'être fascinée par son extrême, sa radicalité et son caractère révolutionnaire. L'alliance entre la gauche de gouvernement et des communistes (ou apparentés) est naturelle... Comment être en toute rigueur de centre-gauche dans une pareille configuration ? Comment s'afficher comme des modérés et s'allier avec des partis extrémistes ? C'est pour ces raisons que sous la Ve République, le centre en France est plutôt (mais pas exclusivement) de centre-droit. La droite de gouvernement ne s'allie pas avec l'extrême-droite, ménageant un espace cohérent pour les modérés. Il est doublement signifiant que le Parti social-démocrate, composé des socialistes ayant refusé le programme commun se soit retrouvé dans l'UDF giscardienne, que lors des régionales de 1998, ce soit les centristes de Force démocrate (nouveau nom du CDS associé au PSD) qui aient refusé les élections de présidents régionaux avec l'appui du FN.

Le MoDem a cru pouvoir incarner une position nouvelle... une nouvelle fois il n'a fait que poursuivre une chimère. Trop clivant pour les électeurs modérés, trop à gauche pour son électorat traditionnel, trop à droite (après tout Bayrou, c'est un homme de droite) pour ses hypothétiques nouveaux électeurs. Quatrième échec de rang alors que les Européennes et les Régionales représentaient les élections les plus favorables, moins de 4 % des votes exprimés, ce qui le positionne en sixième force politique du pays... que faut-il de moins pour admettre que ce positionnement est un échec complet ?