samedi 25 septembre 2010

Le centre-gauche, une illusion pour amnésique

Ce billet se penche surtout sur des questions de posture médiatique, j'avais déjà fait état de mon sentiment sur le centre gauche ici.


La longue tribune de Jean-Luc Bennahmias dans Marianne, il y a quelque semaines, m'avait hérissé par sa capacité à ressasser de vieilles antiennes, sur le caractère profondément innovant de Mouvement Démocrate et son irréductible altérité avec un parti centriste. Si on se montre un peu plus attentif à la communication de la clique Écologie et Démocratie, on se rend compte qu'il y a une stratégie à l'œuvre posant comme une évidence le destin au centre-gauche du parti de François Bayrou.

Durant l'été, l'idée d'un groupe villepiniste autonome fait son chemin. Pour atteindre le seuil de quinze députés, les observateurs ont tôt fait d'additionner les républicains solidaires et les trois démocrates. Réaction de notre euro-député : cela manque de personnalités de centre-gauche (tout en se gardant bien d'expliquer qui sont ces fameux députés).

L'idée d'une refondation de la famille centriste revient à plusieurs reprises dans les médias (gloire soit rendue à Jean Arthuis pour avoir mis cette perspective sur la table depuis près de deux ans). Dans sa tribune du 13 septembre, Jean-Luc Bennahmias, qui parvient à défendre tout et son contraire en deux pages (j'y reviendrai) balaie cette option d'un revers de main :

L'Union des centristes, celle des écologistes comme autrefois des trotskistes [notez la qualité de la comparaison], sont très "tendance". Certes, réunir le plus grand nombre de personnes de sa famille est en soi légitime. Il reste qu'unir les démocrates du MoDem et les centristes qui pensent que, en dehors de M. Sarkozy, il n'est point de salut, relèverait du même exploit que de rassembler les écologistes adeptes du développement durable et les fans de la décroissance.

Une simple lubie de nostalgiques, une mode passagère... ce qu'il faut vraiment à la France réside dans un rassemblement des « progressistes ». Conclusion bizarre que de prendre un terme de gauche quand on dit vouloir réunir au-delà des clivages partisans.

Jean Arthuis fait partie des invités de l'Université de rentrée du MoDem. Réaction de Christophe Madrolle (l'éminence grise de Bennahmias) : « Est-ce qu'Arthuis serait prêt à participer à un rassemblement de centre gauche ? » Comme si cette orientation (toute vague soit elle) était officiellement la ligne du Mouvement (sauf erreur de ma part, Bayrou a parlé de centre progressiste, de centre tout court, de projet démocrate mais jamais de centre-gauche).

Cette semaine, nouvelle volée des compères verdâtres. Il faut dire qu'en plus du président de l'Alliance centriste, l'UR démocrate accueille également Jean-François Mattéi, Jean-Claude Casanova ou Luc Ferry ce qui apporte une forte coloration UDF à l'ensemble. On est assez loin du rassemblement-salmigondis rose-vert-orange dont il ne reste plus qu'un site internet à l'abandon.

Certes, François Bayrou et une partie des cadres du Modem sont issus de feu l'UDF. Mais le Modem n'est pas destiné à s'inscrire dans le centrisme au sens traditionnel du terme. En tant qu'ancien Vert, j'en suis la preuve vivante.

Mauvaise foi et amnésie en très forte concentration. L'idée que l'UDF est morte constitue une vieille rengaine pour l'eurodéputé ex-verts. Cela fait à peu près trois ans qu'il nous la sert. Elle lui a permis de prendre ses aises en région PACA et de régner avec ses sbires sur un tas de cendres, pardon, sur le MoDem local. Il me semble pourtant que l'UDF existe toujours puisque son comité de sauvegarde (j'ignore l'appellation exacte) devrait se réunir dans les prochains mois, preuve qu'elle ne s'est pas dissoute. Elle a seulement adhéré pour trois ans au MoDem lors du congrès de Villepinte en décembre 2007. Il n'est d'ailleurs pas évident que la ligne Bayrou soit encore majoritaire dans ce fameux comité. On pourrait aussi gloser sur la maladresse du vice-président orange qui n'hésite pas à assimiler l'adhésion à son mouvement à la mort.

Deuxième raison de hausser un sourcil. JLB serait la preuve vivante de l'existence du centre-gauche qui n'est pas le centrisme traditionnel, c'est-à-dire l'ancienne UDF... Faut-il lui rappeler qu'au cours des deux dernières élections les pires scores « démocrates » de France métropolitaine ont été réalisés par lui et ses sbires (Levraud et Madrolle pour les régionales) ? S'il incarne une preuve, c'est bien celle de l'échec et de la vacuité de cette ligne de « centre-gauche ».  2,51 % au printemps dernier en PACA. 

Dans son numéro 130, la revue Commentaire proposait un article de Pierre Martin qui analysait les résultats des régionales (p.464) :


L'échec du MoDem

Avec seulement 4,3 %, le MoDem subit un échec sévère, ne pouvant se maintenir que dans une seule région, l'Aquitaine, ou la liste menée par le député Jean Lassalle obtient 10,4 %. Deux phénomènes concourent à expliquer l'échec du MoDem : la faible notoriété des têtes de liste et la faible lisibilité de sa stratégie. Ayant perdu l'essentiel des notables de l'ex-UDF, François Bayrou a dû souvent investir des candidats très peu connus et sans implantation : il est significatif que dans les trois autres régions ou le MoDem dépasse les 5 % (Basse-Normandie 8,9 %, Bretagne 5,4 % et Centre 5,1 %) ses listes étaient menées par des candidats bien implantés (28). Dans un scrutin à deux tours et à logique d'alliance, la volonté d'indépendance de François Bayrou entre en contradiction avec les intérêts partisans du MoDem et ne permet pas de donner un sens à ce vote. La faiblesse du MoDem et l'ampleur de l'avance des socialistes qui n'ont pas besoin de lui dans les rares régions ou il dépasse les 5 % permettent paradoxalement à François Bayrou de conserver sa situation d'indépendance vis-à-vis des deux principales forces, l'UMP et le PS, dont il veut briser la domination lors de la prochaine présidentielle, même si sa crédibilité est fortement entamée par les défaites successives du MoDem depuis 2007.


  1. Rodolphe Thomas, maire d'Hérouville-Saint-Clair, Bruno Joncour. maire de Saint-Brieuc, et Marc Fesneau, conseiller régional sortant et maire de Marchenoir.


Je suis surpris que cet analyste n'ait pas poussé plus loin son raisonnement post-européennes. Il me semble pourtant évident que le MoDem a perdu son électorat de base, d'origine UDF. Tous les candidats à avoir fait un score intéressant sont d'anciens UDF clairement identifiés. En PACA, la notoriété de Catherine Levraud doit valoir celle de Marc Fesneau, mais l'électorat ne s'est pas reconnu dans les démocrates écologistes. Même chose en Alsace, où Yann Wehrling parvient à faire un très mauvais score dans un territoire très marqué par le centrisme. Le mouvement est bon prince, malgré la déroute, ce dernier est devenu le porte-parole de l'équipe fantôme (on peut comprendre pourquoi ils n'ont pas traduit l'expression anglaise sur le site officiel).

Aussitôt nommé, aussitôt interviewé. Avec le même manque de rigueur, il nous explique l'échec de leur dialogue avec des gens « plutôt à gauche » (pour mémoire, lors des régionales, la consigne était que s'il devait y avoir alliance, elle ne pouvait se faire qu'à gauche), mais, bien évidemment, le MoDem n'a pas tenté de basculer à gauche. En fait, les anciens verts font exactement la même erreur que les néo-centristes en 2007. Le centre-droit ou gauche peut renvoyer à des idées ou à des alliances. Pour le NC, le centre-droit ne pouvait s'allier qu'avec la droite, pour JLB, le MoDem ne peut s'allier qu'avec la gauche... Ceci explique ce tir de barrages des anciens verts qui fait presque figure de communication de crise. Leur ligne a fait long feu (c'est peu de le dire). Peut-être que François Bayrou est en train de s'en convaincre.

Avant de chercher à s'allier, les différentes familles du Centre doivent se retrouver, s'organiser, engager une réflexion pour espérer peser. Elles ne paraissent pas avoir d'autres options. Malheureusement, pour l'instant, seul Jean Arthuis en est persuadé...

mardi 21 septembre 2010

Caricature de centriste ?

Ou malveillance du journaliste ? En tous les cas, cet extrait de l'interview d'Hervé Morin au JDD mériterait de figurer au palmarès du Press Club.

Mais le porte-parole de votre parti, Maurice Leroy, souhaite une candidature Borloo à la présidentielle ?
A notre congrès de Tours, il se déclarait favorable à une candidature d’Hervé Morin, il y a trois semaines à Lyon à celle de Jean-Louis Borloo, et jeudi dernier sur LCI à une candidature unique de Nicolas Sarkozy… Cela dit, c’est un ami très proche sur lequel je sais pouvoir compter.

On notera que l'ambiance chez les néo-centristes a l'air d'être aussi fraternelle que dans une réunion Modem de la grande époque 2007-2008 et que la refondation du Centre va nécessiter un grand nombre de maçons... ou une nouvelle déroute électorale pour que les "centristes" de tous horizons comprennent à quel point ils sont au bord du gouffre. Pauvre Centre.

mercredi 16 juin 2010

La mort silencieuse de Luigi Padovese

Ce n'est pas un scoop, l'événement a eu lieu le 4 juin dernier, mais je suis surpris de ne l'apprendre qu'aujourd'hui par la lettre de l'AED : le président de la conférence épiscopale de Turquie et vicaire apostolique en Anatolie, Luigi Padovese, a été assassiné peu avant la visite de Benoît XVI à Chypre.

En l'absence d'informations plus précises, je ne pense pas qu'il faille en tirer des enseignements géopolitiques, mais le mutisme des médias français établis me sidère. La Turquie n'est pas si lointaine et il s'agit de la mort violente d'un responsable religieux. Il semblerait pourtant qu'entre la coupe du monde (ou plutôt ses préparatifs) et les histoires d'apéros provocs, l'assassinat d'un prélat catholique pèse bien peu.

Cet événement me donne l'occasion de citer Jean Delumeau qui brise certaines représentations sur l'Église :

Un universitaire américain, David B. Barett, maître d'œuvre de la très sérieuse Christian World Encyclopedy, a cru pouvoir avancer le nombre de 40 millions de martyrs chrétiens depuis l'époque du Christ jusqu'à aujourd'hui, dont 26,7 millions pour le seul XXe siècle. Ces estimations sont hasardeuses et le cardinal Etchegaray a eu raison de déclarer qu'en ce domaine « l'Église ne s'est jamais prêtée au jeu des statistiques ».

Mais ce que l'on peut affirmer avec certitude, c'est qu'aucune époque de l'histoire n'a autant que la nôtre persécuté, torturé et exécuté de chrétiens – et, d'ailleurs aussi, de fidèles des autres religions, de l'Albanie à la Chine, et cela avec des moyens étatiques, des méthodes policières et une continuité de l'action destructrice sans équivalents dans le passé. (1)

Bref...


  1. DELUMEAU J., Un christianisme pour demain – Guetter l'aurore, Hachette pluriel, Paris, 2008, pp.36-37.


mardi 15 juin 2010

Gaullisme et centrisme, drôle d'association

La déroute des régionales pour les familles du Centre a eu un premier effet bénéfique : le Centre et ce qu'il peut signifier redevient un objet de débat. L'hérétique a d'ailleurs écrit un billet, selon moi, fort juste sur l'ADN centriste. Il m'a toujours semblé spécieux de réduire le centre à un positionnement, une localisation et non pas à un contenu positif. Jean-François Kahn fait partie des tenants de la première alternative. Il en tire une conséquence curieuse dans un de ses derniers billets où il assimile le gaullisme à « un vrai centrisme, tout sauf mou », par sa volonté « de subvertir les vieux clivages » (1).

Je peux concevoir ce qu'il y avait de neuf dans la tentative gaullienne de briser le système partisan de la IVe République. De là à la qualifier de centriste, il y a un pas que je ne franchirai pas. Les gaullistes, et De Gaulle en tête, n'ont jamais revendiqué cette étiquette, et pour cause, ils se voulaient au-dessus des partis. Cependant, l'Union démocratique du travail de Capitant, Hamon, Grandval ou Vallon, se réclamait du « gaullisme de gauche ». Le premier gouvernement du général comprenait des membres du MRP et du CNIP dont Pinay lui-même. Après 1962, la majorité gaulliste comptait dans ses rangs les républicains indépendants. Peut-être que le gaullisme ne peut se réduire à la droite, mais c'est là que se situait son centre de gravité et la majeure partie de son électorat.

Doctrinalement, si l'on excepte « l'idée participative », qui s'avère assez tardive, les deux autres idées-forces dans la pensée gaulliste relevées par Jean-Paul Cointet dans le Dictionnaire dirigé par Sirinelli (2) sont l'idée d'une France indépendante et l'encadrement de la nation par des institutions républicaines légitimées par le plus grand nombre. Dans les faits, à partir de 1958 elles se traduisent par un « nationalisme modéré » et un État fort. La première explique le conférence de presse ignominieuse du 15 mai 1962 où le Général assimile les partisans de l'Europe supranationale à des « apatrides » adeptes de l'espéranto ou du volapuk intégré. La deuxième, une pratique du pouvoir très particulière, qui relève plus de la droite bonapartiste que de la modération ou du respect des corps intermédiaires défendus par le Centre.

Il est même plaisant, en lisant Serge Berstein (3), de voir comment la pratique du pouvoir gaullienne préfigure la soi-disant hyperprésidence sarkozyste. Ainsi pour De Gaulle, il n'y a de « domaine qui soit ou négligé, ou réservé », se mêler de tout était consubstantiel à sa fonction. Dès 1958, il double le gouvernement par un « supercabinet » d'une cinquantaine de conseillers sous la direction de Geoffroy de Courcel puis de René Brouillet. Le Premier Ministre doit se réduire à de simples tâches d'exécution. « Certes, il existe un gouvernement « qui détermine » la politique de la nation ». Mais tout le monde sait attend qu'il procède de mon choix et n'agisse que moyennant ma confiance » peut-on lire dans les Mémoires d'espoir. Tout chef de gouvernement susceptible de faire de l'ombre à la présidence est ainsi démis que ce soit Michel Debré en 1962 ou Georges Pompidou en juillet 1968. Le conseil des ministres est réduit à une simple chambre d'enregistrement. Antoine Pinay perd son ministère pour avoir osé demander des éclaircissements sur la politique étrangère de la France. Les ministres sont régulièrement convoqués à l'Élysée sans le premier d'entre eux pour traiter directement avec le chef de l'État. Le parlementarisme a été circonvenu constitutionnellement : l'Assemblée ne contrôle plus son ordre du jour, ni son calendrier, ses initiatives en matières budgétaires sont bridées... sans oublier le 49-3 ou la possibilité gouvernementale de légiférer par ordonnances. Enfin la seule fonction du parti majoritaire « doit se borner à soutenir inconditionnellement le gouvernement, la principale qualité attendue de ses membres, qu'ils soient ou non parlementaires, étant la discipline » selon Jacques Richard lors des assises nationales de l'UNR en 1961.

Ce deuxième aspect invalide définitivement, selon moi, la définition du gaullisme (historique) comme d'un centrisme. Il n'est que l'expression d'une autre droite (bonapartiste si l'on suit René Rémond), statolâtre, autoritaire, obsédée par le chef providentiel. Aussi, j'éprouve une bizarre sensation d'altérité lorsque certains centristes annoncent leur volonté de suivre Dominique de Villepin alors que ce dernier se réclame du gaullisme.

Jean-François Kahn a critiqué le mode de fonctionnement de la présidence Sarkozy... il me paraît donc très curieux de lire sous sa plume des propos aussi favorables au gaullisme qui en a initié et illustré de nombreuses tares (et je n'ai même pas parlé de la modification constitutionnelle de 1962).

Il y a donc une confusion dans ce qui relève du « dur » et du « mou ». Il y a une différence entre défendre des positions tranchées et des pratiques politiques autoritaires. Si le centrisme français est apparu comme mou, c'est par manque de clarification programmatique, de références doctrinales solides. Si le gaullisme jouissait véritablement de ces qualités, aurait-il pu laisser se développer des interprétations aussi variées que celle de l'UDT ou d'un Jacques Soustelle ? Aurait-il fini comme un énième avatar du libéral-conservatisme ? Jean-François Kahn hésiterait-il dans son billet entre le gaullisme héroïque sans grand contenu politique de l'appel du 18 juin et le gaullisme à l'épreuve du pouvoir, présidentialiste et conservateur.


  1. [Son blog n'étant plus disponible, je reproduis une partie du billet en question : « Car le gaullisme fut cela aussi : une tentative de subvertir les vieux clivages, tentatives elles-mêmes subverties par ceux qui en instrumentalisèrent la promesse et la spécificité pour l'offrir à la vieille droite sur un plateau. Ce que la social démocratie blairiste a été au socialisme, le RPR le fut en quelque sorte au gaullisme. Le gaullisme représenta, dans les années 60, un vrai « centrisme ». Tout sauf mou. Il se heurta, certes, à une opposition de gauche que su rassembler et incarner François Mitterrand, mais aussi à une forte opposition de droite, haineuse, parfois assassine, au sein de laquelle se côtoyaient les orphelins du pétainisme, les nostalgiques du colonialisme, les atlantismes à tous crins et les libéraux les plus dogmatiques. »] Blog de JFK à nouveau disponible en début d'après-midi.

  2. SIRINELLI J.-F. (dir.), Dictionnaire historique de la vie politique française au XXe siècle, PUF, Paris, 1995, pp.524-529 pour l'article « gaullisme ».

  3. BERSTEIN S. et WINOCK M. (dir.), La République recommencée de 1914 à nos jours – Histoire de la France politique tome IV, Seuil, Paris, 2008, pp.389-443 sur le système politique gaullien.

vendredi 28 mai 2010

Euro 2016 : des coûts mais quels gains ?

La France vient d'obtenir l'organisation de l'Euro de football en 2016... mais, finalement, cela est presque accessoire. Ce n'est pas ce résultat qui m'a interpellé, mais le raisonnement (si ce n'est pas un bien trop grand mot en l'occurrence) tenu par un journaliste d'Europe 1 ce matin.

À partir de la huitième minute, on nous explique qu'organiser cette compétition est nécessaire car elle va permettre de construire quatre stades et d'en rénover sept pour la modique somme de 1,7 milliards d'euros (connaissant les habitudes françaises, je suppose que ce chiffre constitue un minimum). On pourrait gloser à l'infini sur le rapport coût/gains, sur l'opportunité de telles dépenses que d'aucuns pourraient juger somptuaires en période de crise, sur la faiblesse des retombées générées par de tels événements, sur le bénéfice très discutable retiré par les collectivités territoriales.

En ces temps de relativisme, cela ferait long feu. Ce qui m'a chatouillé les oreilles réside dans la fin de l'argumentation : il faut investir dans les stades car l'endettement des clubs français dépassent les cent millions d'euros. La construction de nouvelles infrastructures est nécessaire pour produire de nouvelles ressources et permettre aux clubs impécunieux de survivre ou, du moins, de ne pas se serrer la ceinture. Or, pour moitié, les dépenses des clubs proviennent de leur masse salariale. Ce n'est pas que j'aimerais ressusciter un vieux troll sur la pertinence de salaires très élevés dans le football professionnel de haut niveau, mais tout de même... D'un strict point de vue pragmatique (je dirais même matérialiste), c'est une activité qui, semble-t-il, n'est pas rentable, ni même à l'équilibre. Pour ce journaliste, il était évident que la collectivité (vu leur endettement, ce ne sont pas les clubs qui vont mettre la main à la poche... elle est déjà percée), devait très largement investir dans un moment inopportun... in fine pour combler les trous creusés par une politique salariale démentielle...

Les entreprises de BTP et les fans de football doivent être contents. Pour le reste...


PS : je sais que le dernier lien relève presque de la mauvaise foi, mais finalement, n'est-ce pas le salaire en question qui est caricatural ?

vendredi 14 mai 2010

À la recherche de « l'oiseau rare » du Centre

On attend toujours l'ouvrage de Jean-Louis Bourlanges (La tragédie du Centre qui devait paraître chez Plon à l'automne dernier), mais l'ancien député européen distille de temps à autre quelques analyses, souvent stimulantes.

Comme je l'ai fait remarquer à Bob, je regrette le titre donné à cette entrevue : Bayrou n'est qu'un élément parmi tant d'autres...

Pour ma part je retiens surtout la réaffirmation d'un credo centriste articulé autour d'un fédéralisme européen rénové (de quoi faire un autre billet) et la volonté de réformer la France. Il est tout de même malheureux que dans ses quatre pages consacrées à l'Europe, le projet humaniste tourne autour du pot, évoque les symboles, un Fonds Monétaire Européen, un Président de l'Union élu, mais, en bon bol d'eau tiède politique, refuse de parler ouvertement d'Europe fédérale.

Pour ce qui est du cancan centripète, la critique est cinglante à l'égard des trois figures de proue de cette famille politique de Bayrou à Borloo en passant par Morin... Sans doute lucide, mais guère porteur d'espérance...

samedi 8 mai 2010

Demos et Kratos en Europe – Revue de Commentaire

La crise grecque, ou plutôt la crise de la zone euro, fait apparaître sous un jour nouveau la faiblesse de l'intégration européenne, son caractère profondément bancal. Jean Arthuis (parmi d'autres) l'a reconnu en réclamant « un bond qualitatif politique en matière de coordination et d'autorité ». Ce communiqué de presse entre en résonance avec l'article de Tommaso Padoa-Schioppa « Demos et Kratos en Europe » paru dans le numéro 129 de la revue Commentaire (pp.99-107). L'ancien ministre de l'Économie et des Finances italien se livre à une analyse intéressante du projet européen, de ses finalités et de ses faiblesses actuelles (1).

La critique lancinante à l'encontre de la construction européenne se base, pour l'essentiel, sur son manque de démocratie. Pour ses détracteurs, seuls les États-nations peuvent être les dépositaires de la souveraineté d'un demos nécessairement national. En partant de ce postulat, l'auteur tente de revenir à la racine de ce qui fonde les gouvernements.

Selon lui, les limites authentiques d'un État sont rationnelles :

« Un gouvernement est nécessaire lorsque des besoins, des buts, des exigences communes à plusieurs personnes peuvent être atteints uniquement à travers des décisions, des actions et des ressources elles aussi communes ».

Or, les besoins des Européens excèdent les capacités de leurs gouvernements nationaux, qui demeurent pourtant les détenteurs principaux du pouvoir. Les dernières crises nous en donnent une illustration éclatante.

Dans le même temps, il oppose deux conceptions du demos : le demos-de-la-raison qui procède de sa vision de l'État et celle romantique, du demos-du-cœur. Sa préférence va à la première, car in-fine, la seconde revient à estimer que seule l'anarchie serait appropriée pour définir « les rapports entre des êtres humains qui ne sont unis par aucun lien affectif ou seulement culturel ou coutumier ». Il aboutit donc à l'idée d'un gouvernement décliné au pluriel le « long d'une échelle verticale de l'inclusion des cercles de plus en plus amples d'êtres humains auxquels chacun d'entre nous appartient ».

Son analyse du pouvoir (kratos) le conduit à pointer une tension fondamentale : « les gouvernants doivent être choisis par les gouvernés, mais ils doivent ensuite gouverner ceux qui les ont choisis ». Si le second syntagme pointe le degré nécessaire d'autonomie du gouvernant par rapport aux gouvernés, le premier invite à se pencher sur la thématique de l'intérêt général. Tommaso Padoa-Schioppa, en partant du principe que les biens publics appartiennent au Demos, l'intérêt général est assimilé à un intérêt particulier de tous et non pas l'intérêt d'un tiers qu'il soit l'État, la patrie ou la nation. Ainsi, l'achèvement de la démocratie consisterait en un gouvernement « choisi librement par son Demos et (...) doté du Kratos nécessaire pour gouverner la res publica. »

Dans la dernière partie de l'article, il confronte sa théorie à la situation européenne qu'il juge foncièrement contradictoire : « L'Europe a des missions possibles, mais on lui refuse le Kratos ; les États ont du Kratos, mais les missions qui leur sont attribuées sont en partie impossibles ». Pourtant, le demos-de-la-raison existe de fait, la res publica européenne s'est élargie bien au-delà de la seule paix et les différents textes qui charpentent l'Union énumèrent les biens collectifs : « sécurité, droits humains, liberté de circulation des biens et des personnes, protection de l'environnement, stabilité et solidarité économique »... La Constitution européenne définit une démocratie parlementaire, du moins, si on envisage les institutions supra-nationales, qui souffrent cependant d'un manque de pouvoir « d'une capacité à décider et des moyens pour mettre en œuvre les décisions ». Plus que tout autre chose, ce défaut explique que le demos-de-la-raison européen ne se reconnaisse pas encore comme un demos -du-cœur. Cette carence revient essentiellement selon l'auteur au Conseil de l'Union, institution intergouvernementale où s'applique souvent la règle de l'unanimité. Il n'est pas un « organe collégial » mais « une table de négociation sur le mode classique des relations internationales ». Conclusion : « l'Europe est inachevée et pour cela, aussi pour cela, nos démocraties sont malades ».

J'interprète la fin de cet article (pp.106-107) comme un appel à un nouveau fédéralisme européen. La nécessité rationnelle de l'intégration communautaire est établie, l'expérience historique des siècles passés ont montré que les demos-de-cœur s'avérait postérieur au gouvernement politique et au demos-de-la-raison, même si la réalité des populations européennes prouve déjà leur très grande proximité. Il n'empêche « l'existence d'un Demos-du-cœur est une chose, la conscience de celui-ci en est une autre, et la capacité à transformer cette conscience en action politique encore une autre. » Le réveil des nations s'oriente vers la désagrégation (la Belgique n'en donne-t-elle pas à l'heure actuelle un exemple saisissant).

« La mémoire des horreurs des guerres du passé se dissout. Et l'Europe apparaît souvent à la génération Erasmus comme un bâtiment déjà construit et déjà habité pacifiquement, qui ne nécessiterait aucun travail d'achèvement ou d'entretien. Cette génération ignore souvent que l'Europe apparaissait de la même manière à ses arrière-grands-parents en 1914, avant que le coup de pistolet de Sarajevo ne les réveille brusquement. Pour cette génération le ressort doit être la passion civique, la passion de la démocratie achevée ».

Cette conclusion mériterait une analyse complète au même titre que le rapport entre état et société, mais il me semble que les huit pages de Tommaso Padoa-Schioppa ont le mérite de réaffirmer une vision fédérale, à l'heure où l'euro-scepticisme le dispute à l'euro-mollesse.


(1) Ce qui suit n'est, bien évidemment, que ma lecture tout à fait subjective de cet article.